J'écoute : Pierre Lapointe Je lis : La soumission librement consentie Je joue : à Citadelles Je mange : de crêpes Je bois : peu Je cite : Naomi Klein Je pense : à ce que je vais faire de moi Je rêve : , et m'en souviens plus qu'avant. (mis à jour mercredi 27 août 2008 à 13:10)
Les courageuses et courageux ont droit à un extrait qui, à mon humble avis, déchire quand même un peu sa race.
« Si la peur de la mondialisation est partagée par une majorité d’électeurs, pourquoi s’accompagne-t-elle d’un tel doute politique sur leur propre capacité à en annuler les effets. Pourquoi cette même majorité ne pourrait-elle pas choisir d’engager tout à la fois l’économie sur une voie inégalitaire et le politique dans une voie redistributrice ?
Pour comprendre ce paradoxe, Raquel Fernandez et Dani Rodrik ont proposé un exemple qui témoigne parfaitement de la complexité de l’enjeu. Considérons tout d’abord une société constituée de cent personnes qui gagnent initialement un franc par an : la société ainsi décrite est parfaitement égalitaire et produit 100 francs chaque année. Interprétons maintenant la « mondialisation » (au sens large que nous lui avons donné : commerce et révolution industrielle) comme une transformation qui permettre à soixante personnes de doubler leur revenu, mais qui réduise aussi de moitié le revenu des quarante autres personnes ; La mondialisation produit un enrichissement inégal : elle accroît les inégalités, mais elle enrichit pourtant la société dans son ensemble puisque le revenu global passe de 100 avant mondialisation à 140 après (= 60 x 2 + 40 x 0.5). Une société qui serait « libre » de sa fiscalité choisirait de s’engager dans la mondialisation ; il suffirait en effet que ceux dont le revenu passe de 1 à 2 francs acceptent de compenser de 50 centimes (au moins) les perdants pour que tout le monde y trouve son compte.
Le problème est pourtant le suivant : si la société voulait bel et bien s’engager à l’avance à dédommager les perdants, rien n’oblige les gagnants à le faire après coup. Lorsque la mondialisation a produit ses effets, la société se trouve divisée en riches et en pauvres. Aussi longtemps que ceux qui bénéficient de la transformation sont majoritaires, rien ne les oblige politiquement à dédommager les perdants. Le consensus démocratique exclura les « perdants » de la prospérité : non pas du seul fait des lois du marché, mais parce que les lois de la politique ne suffisent plus à invalider leurs effets.
Ce raisonnement peut être encore affiné…
[…]
Faut-il pour autant conclure qu’une majorité révélée d’électeurs trouve son compte à la répartition des richesses actuelles ? Les 60% de gagnants abandonnent-ils le reste de la société à son destin au seul motif de l’arithmétique électorale ? Cette conclusion serait trop mécaniste : l’attitude vis-à-vis de la pauvreté n’est pas dictée seulement par sa propre position sociale. Les travaux de Thomas Piketty en attestent : les électeurs votent beaucoup plus souvent en fonction des « représentations » du monde qu’ils se donnent qu’en fonction de leur strict intérêt économique.
Souvent, comme le montre Piketty, la position sociale des parents compte beaucoup plus que la propre position sociale des électeurs pour déterminer leur vote.
Donnons ici un exemple plus direct de cette analyse.
Une expérience de psychologie appliquée a été faite, qui aidera à prendre la mesure de cette attitude face à la redistribution. On demande tout d’abord à dix enfants de faire un dessin. Lorsqu’ils sont faits, l’organisateur de l’expérience prend un dessin au hasard, annonce qu’il est le plus beau, et explique qu’il faut à son auteur une récompense : un billet de cent francs. Lorsque le prix est donné, l’éducateur murmure à son oreille qu’un des dix enfants est très malade, et qu’il pourrait être aidé grâce au billet de cent francs. Dans 90% des cas l’enfant donne son billet à son petit camarade. Les résultats de cette expérience sont ensuite comparés à une autre qui en modifie les données de la façon suivante. Au lieu d’attendre que les dessins soient faits pour révéler qu’un prix récompense le plus beau, l’éducateur annonce les règles dès le début : le plus beau dessin sera récompensé par un billet de cent francs. Lorsque les dessins sont faits et le plus beau dessin (pris au hasard, comme dans la première expérience) récompensé, l’éducateur répète les mêmes phrases concernant le petite camarade malade. La réponse de l’enfant est cette fois radicalement différente : dans la majorité des cas il conserve « son » billet.
Cette expérience témoigne d’une réalité simple et profonde : l’altruisme, le souci de l’autre, ne sont pas des données « intrinsèques » de la nature humaine, elles dépendent des le représentation qu’une individu aura du monde social auquel il appartient. Le premier enfant reçoit une récompense qu’il n’a pas prévue : elle le rend généreux ; le second enfant au contraire voit dans le billet de cent francs la récompense qu’il croit méritée de son effort : il devient égoïste…
Il y a plusieurs directions auxquelles cette anecdote peut conduire. La première permet de cerner la différence d’attitude qui s’exprime depuis la fin des trente glorieuses au sein même de l’Europe. Aussi longtemps qu’on gagne plus qu’on ne croyait recevoir, comme ce fût le cas dans les années d’après-guerre, on est généreux, on construit une protection sociale « pour tous ». A l’heure où il faut indéfiniment réviser à la baisse ses attentes, à l’inverse, on devient plus individualiste : on se bat pour « sa » caisse de retraite, sans prendre en compte la situation des autres.
Mais cette expérience permet également de saisir la différence d’attitude entre la France et les Etats-Unis. Lorsqu’on les interroge sur les causes du succès professionnel, les Français répondent : les relations, la chance…, tandis que les Américains répondent : l’ambition, le travail… Un Français qui a réussi est comme le premier enfant : il croit en sa chance. L’Américain ressemble au second : il croit en l’aboutissement de ses efforts, même si en pratique la réalité sociale et en fait très proche de part et d’autre de l’Atlantique (contrairement aux idées reçues, les tables de mobilité sociale sont en effet voisines l’une de l’autre en France et aux Etats-Unis). L’américanisation de la société que redoutent tant les Français est peut-être en train de se jouer aujourd’hui à ce niveau-là, dans le domaine des représentations de la société, dans une attitude plus « inquiète » au travail, dans une nouvelle image des efforts à faire pour assurer sa réussite professionnelle… »